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L’article en bref
La CNAM conditionnerait désormais l’accès aux financements interprofessionnels au label France Santé, marquant un tournant majeur.
- Un glissement sémantique : le label passe de bonus à condition préalable d’accès aux subventions
- Un cadre législatif flou : l’article 63 de la LFSS 2026 renvoie aux avenants conventionnels le soin de fixer les modalités exactes
- Deux lectures opposées en deux mois : la CNAM parlait de bonification en février, puis d’encadrement conditionnel en avril
- Les usagers absents : aucune association de patients n’a participé à la conception du label, questionnant sa cohérence
Le 16 avril 2026, les représentants syndicaux médicaux quittent la réunion avec Thomas Fatôme, directeur général de la Caisse nationale de l’assurance maladie (CNAM), avec une lecture bien précise du message reçu. Agnès Giannotti, présidente d’Avenir Spé-Le Bloc, résume dans Le Quotidien du Médecin : « il y aura zéro subvention pour l’interpro si vous n’êtes pas dans France Santé ». Cette formulation, si elle est exacte, signale un glissement conceptuel majeur : le label France Santé ne serait plus un bonus, mais un prérequis.
Ce basculement sémantique mérite qu’on s’y arrête. La différence entre une incitation et une condition préalable n’est pas qu’une nuance rhétorique — c’est une restructuration complète de la gouvernance de l’exercice coordonné en soins primaires. Et dans un système où l’accord conventionnel interprofessionnel (ACI) constitue depuis des années le socle financier des maisons de santé pluriprofessionnelles (MSP), toucher à ce levier revient à modifier en profondeur l’équilibre du secteur ambulatoire.
Un cadre législatif volontairement incomplet
L’article 63 de la loi n° 2025-1403 du 30 décembre 2025 de financement de la sécurité sociale pour 2026 installe effectivement l’architecture du réseau France Santé. Il prévoit la possibilité pour les structures de premier recours de conclure une convention avec les agences régionales de santé (ARS) et l’Assurance maladie. Mais le texte renvoie explicitement aux avenants conventionnels le soin de fixer l’offre de service socle, les engagements attendus et les rémunérations associées.
Le législateur a même calé un calendrier précis : deux mois pour les avenants relatifs aux structures pluriprofessionnelles, six mois pour préciser le rôle des communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS). Ce renvoi au droit conventionnel n’est pas anodin. Il laisse ouvert un espace d’interprétation suffisamment large pour que deux lectures radicalement opposées coexistent aujourd’hui sans qu’aucune ne puisse être formellement invalidée.
C’est précisément cet interstice conventionnel qui nourrit la tension actuelle entre l’institution et les organisations professionnelles. La loi pose le décor ; elle ne dit pas encore si la labellisation sera un enrichissement ou une frontière.
| Étape | Date | Contenu |
|---|---|---|
| Promulgation LFSS 2026 | 30 décembre 2025 | Création du réseau France Santé (art. 63) |
| Lettre de cadrage Rist | 6 février 2026 | Demande de définir les engagements conditionnant les financements |
| Document de travail CNAM | 26 février 2026 | Maintien de l’ACI pour les MSP non labellisées évoqué |
| Réunion CNAM-syndicats | 16 avril 2026 | Perception d’un durcissement : label comme condition d’accès à l’interpro |
| Position UFML | 19 avril 2026 | Dénonciation du label comme instrument d’encadrement de la pratique |
La CNAM et le financement conditionnel : deux discours en deux mois
Ce qui rend la situation particulièrement difficile à arbitrer, c’est l’écart entre deux lectures successives émanant de la même institution. Fin février, un document de travail consulté par Concours pluripro et relayé par Egora indiquait explicitement que les MSP non engagées dans France Santé conserveraient le bénéfice de l’ACI. Le label devait alors « bonifier le socle de base » et fonctionner comme un accélérateur, non comme un sas d’entrée obligatoire. Agnès Giannotti elle-même décrivait alors l’approche comme « relativement de bon augure ».
Le contraste avec le message perçu le 16 avril est frappant. Deux mois séparent ces deux lectures. Aucune décision publique formelle ne les relie. Ce n’est pas forcément une incohérence institutionnelle — cela peut refléter une évolution des arbitrages internes, une inflexion stratégique, ou simplement une formulation plus tranchée dans un contexte de négociation avancée.
La lettre de cadrage de Stéphanie Rist, publiée le 6 février, contenait pourtant déjà un signal fort. Elle demandait de définir « les engagements conditionnant les financements liés au label France Santé ». Le verbe « conditionner » ne laisse pas beaucoup de place au doute quant à la philosophie sous-jacente — le label est pensé comme une matrice de contractualisation, pas comme un basique outil de communication institutionnelle.
- Présence d’un médecin généraliste avec patientèle médecin traitant
- Présence d’un infirmier
- Ouverture au moins cinq jours sur sept
- Consultations sans dépassement d’honoraires
- Rendez-vous sous 48 heures ou orientation vers une structure disponible
Ce sont les indicateurs publiés par l’ARS Auvergne-Rhône-Alpes pour 182 structures déjà labellisées. Pris séparément, ces items semblent difficilement contestables. Mais c’est précisément leur usage potentiel comme critères de sélection financière qui cristallise l’opposition syndicale — et non leur contenu intrinsèque.
Quand l’absence des usagers interroge la cohérence de la réforme
L’Union française pour une médecine libre (UFML) a durci le ton le 19 avril dans une prise de position intitulée France sans tes… médecins. L’organisation y présente le label comme un dispositif de rebaptisation de structures existantes assorti de contraintes supplémentaires : participation au service d’accès aux soins (SAS), exercice obligatoire en secteur 1, suivi coordonné des patients chroniques. Le Sénat, lui, avait déjà qualifié l’opération d’ « affichage politique » lors de l’examen de la LFSS en novembre 2025.
Ces critiques se lisent en filigrane d’une question plus large — qui a réellement été associé à la conception du label ? France Assos Santé l’a posée frontalement le 24 février 2026, en constatant que ni les associations de patients ni les représentants des usagers n’avaient été intégrés aux travaux préparatoires. Pour une réforme dont l’argument central est la lisibilité pour les patients, cette absence mérite plus qu’une note de bas de page.
Je perçois ici un paradoxe structurel : l’interprofessionnalité en santé primaire repose sur une logique d’intégration des parties prenantes — ce que la littérature en organisation des soins appelle la coordination méso-systémique. Concevoir un label de lisibilité sans y associer les premiers destinataires revient à construire un outil de repérage territorial sans vérifier auprès des personnes qui auront à s’y repérer. Tant que le texte final des avenants conventionnels ne sera pas publié, la controverse sur la nature exacte du financement conditionnel restera entière — et les équipes pluriprofessionnelles continueront d’arbitrer leur engagement dans un contexte d’incertitude réglementaire particulièrement inconfortable.











